LE PROBLÈME DE L'ÉPANDAGE DES BOUES D'USINES D'ÉPURATION SUR LES TERRES AGRICOLES
Au cours des années 1970, la plupart des municipalités du Québec ont fini de s'équiper d'usines d'épuration des eaux usées. Jusque-là, les cours d'eau recevaient directement les eaux d'égouts avec toute la pollution qu'elles charriaient. Par ailleurs, ces usines produisent annuellement près d'un million de tonnes de "boues", soit tout ce qui reste dans leurs filtres après que l'eau purifiée est rejetée dans les rivières. Et plus l'épuration est efficace, plus ces résidus sont pollués. Que faire de ces boues?
Quelqu'un a eu la "bonne idée" qu'on pourrait les épandre sur les terres agricoles. Après tout c'est du "fumier humain", qui contient les mêmes éléments nutritifs, phosphore et azote, que les fumiers d'animaux ou les fertilisants chimiques habituels. Pour les villes, ça coûte moins cher que de les incinérer ou de les enterrer dans les sites d'enfouissements, qui sont déjà débordés. Pour les cultivateurs, c'est bien meilleur marché que les engrais chimiques. Mais voilà: ces résidus contiennent aussi tout ce qu'on rejette dans les égouts: polluants de toutes sortes, restes de produits pétroliers ou de peinture, germes pathogènes, déchets industriels, pesticides et médicaments, ... tout un cocktail !
Les municipalités engagent des entrepreneurs qui les débarrassent des boues et qui font ensuite des démarches pressantes auprès des cultivateurs pour leur revendre ces "matières résiduelles fertilisantes" à prix modique, ou même en les payant pour leur refiler le produit. C'est tout profit pour tous!
Nous avons investi des millions dans la construction d'un réseau sophistiqué d'épuration pour sauver nos rivières... et nous retournons toute cette pollution à la nature, via les systèmes de drainage qui ramènent le tout dans les mêmes rivières. Où est la logique?
Conformément à sa politique de réduction des déchets, le MDDEP favorise la "revalorisation" de tout déchet, et notamment des déchets organiques, parmi lesquels on comptera les boues d'usines d'épuration, ainsi que d'autres boues issues de divers procédés industriels (papeteries, abattoirs, usines de désencrage, etc.)
Sous le joli nom de "Matières résiduelles fertilisantes" (MRF) ou de "biolsolides" (qui n'ont rien de "bio", soyez-en sûrs!) ces déchets font l'objet d'un "Guide de valorisation"
[http://www.mddep.gouv.qc.ca/matieres/mat_res/fertilisantes/critere/index.htm] produit par le ministère, où l'on trouve les règles de bonne pratique qui devraient régir la gestion, l'entreposage et l'épandage de ces boues en agriculture et en foresterie. Pour les raisons qu'on trouvera plus loin, ces règles nous apparaissent tout à fait insuffisantes pour protéger la santé et le bien-être de la population, ainsi que l'intégrité des terres arables, des cours d'eau et des nappes phréatiques. De plus, elles sont très mal observées car leur application n'est à peu près pas surveillée.
Le "Guide de valorisation" spécifie certains critères pour déterminer si une matière résiduelle est "valorisable". Ces matières sont classées selon le degré de pollution chimique (C1 ou C2), selon leur charge de pathogènes (P1 ou P2) et selon leur odeur plus ou moins nauséabonde (O1 à O3). Dans à peu près tous les cas, les boues d'usines d'épuration tombent dans la pire de ces catégories, qui commandent alors des restrictions auxquelles on tolère cependant de nombreuses exceptions.
Pour entreposer ou épandre les "MRF", le cultivateur doit obtenir un "certificat d'autorisation" (CA) du MDDEP, qui spécifie quelles boues peuvent être épandues sur quels lots et dans quelles conditions. Ici encore cependant, il semble bien que la surveillance n'existe que lorsqu'un citoyen se donne la peine de sonner l'alarme en déposant une plainte officielle auprès de ministère. (Pour se faire dire éventuellement qu'il est trop tard pour constater une irrégularité, puisque l'épandage a déjà eu lieu...). Bien sûr, le ministère est en conflit d'intérêt, puisqu'il a le mandat de promouvoir la revalorisation des matières résiduelles.
3. LES PROBLÈMES CHIMIQUES, PATHOGÈNES, OLFACTIFS LIÉS AUX MRF
À l'instar du ministère, considérons les trois catégories de polluants que l'on trouve dans les boues.
Les boues d'usines d'épuration contiennent couramment des polluants inorganiques (des métaux surtout) et des composés organiques. Pour une quinzaine de métaux (plomb, arsenic, mercure, cadmium, etc.), le guide exige des analyses de laboratoire périodiques à la source. En dessous de certains seuils, les résidus seront considérés inoffensifs pour la santé humaine ou animale, pour les plantes et pour les sols. Ces métaux résistent cependant au traitement par la chaleur et demeurent présents dans les boues compostées et même dans les cendres d'incinération. Les métaux ne se biodégradent pas, ils s'accumulent dans le sol et peuvent être absorbés par les plantes qui y poussent, puis par les animaux qui les mangent. Ils se retrouveront éventuellement dans le lait, dans la viande et dans l'eau potable.
D'autres polluants chimiques sont des composés organiques. On trouve ici des dérivés du pétrole, peintures, médicaments (antibiotiques et hormones, notamment), agents ignifuges, hydrocarbures aromatiques policycliques (HAP) et autres composés organiques persistants (POP), soit plusieurs substances dont on connaît notamment les effets cancérigènes ou perturbateurs pour le système hormonal (E.Z. Harrison e.a., 2006
http://cwmi.css.cornell.edu/sludge/organicchemicals.pdf ;
E.Z. Harrison e.a., 2009 http://cwmi.css.cornell.edu/case.pdf ).
Les boues d'épuration font obligatoirement l'objet d'une analyse chimique à l'usine qui les produit; selon l'importance de la production, un échantillonnage est requis d'une fois par mois à une fois par année, alors qu'on sait que les taux de polluants varient considérablement d'un échantillonnage à l'autre pour un même producteur. L'analyse ne couvre pas certains métaux dont la toxicité a pourtant été établie: thallium, étain, antimoine et argent. Au Québec, aucune analyse n'est exigée pour vérifier l'accumulation des polluants dans les sols traités.
Une simulation de l'Institut national de santé publique du Québec
[http://www.inspq.qc.ca/pdf/publications/024_MatieresResiduellesFertil.pdf ] a calculé que l'épandage prolongé (cent ans) de telles boues, même en respectant les seuils prescrits, résulterait en une accumulation dangereuse pour la santé humaine, notamment en ce qui concerne le cadmium et l'arsenic, les dioxines et furannes et possiblement le chrome, le cuivre, le plomb et le zinc.
On comprend ici les bactéries, spores et virus qui se retrouvent inévitablement dans les effluents des habitations et qui rejoignent les égouts et donc les usines d'épuration. Les vérifications obligatoires des boues tolèrent des taux importants de coliformes (E.coli e.a.) et de salmonelles pour les boues de catégorie P2 qui sont épandues sur les terres sans être préalablement compostées ou autrement stérilisées. On sait que ces bactéries sont des "indicateurs", qui laissent supposer la présence d'autres germes, possiblement pathogènes, mais ceci ne fait l'objet d'aucune vérification. On sait encore que plusieurs virus pathogènes survivent pendant de longues périodes dans le sol ou dans l'eau (S. M. Goyal e.a., 1984 http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC241609/) et peuvent migrer jusqu'à 30 m sous terre ou encore, se déplacer dans l'air sous forme d'aérosols.
Il existe peu de tentatives pour documenter l'occurrence de diverses pathologies à proximité des terres traitées aux MRF. Là où cela a été fait, on relève de nombreux cas, allant des malaises passagers aux infections respiratoires, méningites et hépatites A (voir CWMI, s.d., http://cwmi.css.cornell.edu/Sludge/INCIDENTSintropage.htm et le site Sewage sludge victims http://www.sludgevictims.com/ ).
Pour éliminer les pathogènes, les boues doivent être traitées par un compostage bien fait ou par l'incinération, ce qui n'est généralement pas le cas car cela coûterait plus cher...
Le "Guide de valorisation..." propose quatre niveaux pour qualifier la puanteur des matières fertilisantes: O1, O2, O3 et "hors catégorie" (HC). Les boues d'épuration se retrouvent habituellement dans les pires catégories, dépassant le lisier de porc. Ça ne sent pas le fumier, ça sent - quoi d'autre? - le fond d'égout. On en interdit l'épandage à moins de 500 m d'une habitation, à moins d'avoir obtenu l'autorisation écrite de son occupant (ce qui n'est évidemment pas toujours respecté).
Les odeurs sont considérées par le gouvernement comme étant une nuisance plutôt qu’un risque à la santé. On a largement démontré que ces odeurs contiennent des bio-aérosols qui sont associés à plusieurs problèmes de santé (E.Z. Harrison, 2007 http://cwmi.css.cornell.edu/compostairemissions.pdf).
4. LA SITUATION DANS LA MRC DU HAUT-SAINT-LAURENT
La Municipalité régionale de comté du Haut-Saint-Laurent regroupe treize municipalités à l'extrême pointe sud-ouest de la province de Québec. C'est une région à prédominance agricole, qui a la réputation d'être "en déficit de phosphore" et qui se trouve donc facilement ciblée par les revendeurs de matières fertilisantes telles que le lisier de porc ou les boues résiduelles.
Dès 2006, la petite municipalité d'Elgin s'était opposée par règlement à l'un de ses citoyens cultivateurs qui demandait l'autorisation d'épandre des MRF. Contestée devant les tribunaux, la légalité du règlement fut confirmée en octobre 2009. Cette décision est présentement portée en appel.
Un mouvement citoyen s'est formé récemment: Les citoyens pour la gestion responsable des boues municipales et industrielles, dont l'objectif est de contenir la pratique de ces épandages à l'intérieur de limites sécuritaires. (On peut rejoindre ce groupe à l'adresse: non.biosolid@yahoo.com)
Sous la pression citoyenne, plusieurs municipalités de la MRC ont adopté des règlements qui limitent ou interdisent le stockage ou l'épandage des boues d'épuration. Le conseil des maires de la MRC a adopté une résolution visant à interdire purement et simplement l'importation de toute matière résiduelle de l'extérieur de son territoire: on en a bien assez de s'occuper de nos propres ordures! Un comité conjoint (élus municipaux, citoyens et représentants de l'UPA) a été mandaté par la MRC pour recommander les dispositions réglementaires souhaitables dans ce domaine.
5. QUELQUES LIENS ET RÉFÉRENCES POUR APPROFONDIR LA QUESTION
Si vous voulez en savoir davantage, voici quelques liens intéressants, directement accessibles en ligne:
http://cwmi.css.cornell.edu/sewagesludge.htm
Ce site du Cornell waste management institute, le groupe de recherche sur les boues d'égouts à l'université Cornell (Ithaca, NY) est une mine d'informations, de recherches et de références sur le sujet. À ne pas manquer!
Ce site est tenu par Citizens for Sludge-Free Land, à North Sandwich, NH, un groupe de citoyens qui oeuvrent pour la diffusion de l'information scientifique pertinente et pour le développement de mesures de protection contre les risques associés à l'épandage des boues.
http://www.sludgevictims.com et http://www.sludgevictims.com/International/Canada_sludge_victims.html"
Ce site émane d'un groupe anti-boues plus militant et rapporte toute information concernant les effets néfastes de ces épandages. On y trouve de l'information en provenance des différents états américains, ainsi que du Canada (le deuxième URL).
Le site d'un autre groupe militant: United sludge free alliance, PO Box 32, Kutztown, PA. Plusieurs pages d'informations sont complétées, d'autres sont en construction.
À suivre.